 Lorelei22 
Inscrit le : 08 jan 2008 Messages : 433 Localisation : dans le trou noir qui a englouti le soleil | Posté le 11-10-2008 à 17:48:06 8.
L’aube étend ses couleurs si particulières. Une sorte de rosée perle sur toutes les feuilles et les fleurs dont les pétales comment à s’offrir à la douceur du matin. L’air frais glace les idées et les cœurs que le soleil naissant se charge de réchauffer.
On sent une grande tension dans l’atmosphère, des nuages lourds et rouges sombres menacent au loin.
Alex court plus vite qu’il n’a jamais couru. Il imagine facilement que Tragor est déjà sur place. Il avait bien deux minutes d’avance sur lui. Serait-ce trop ? Trop quoi ? Trop tard. Trop tard pour quoi ? Pour la sauver. Parce qu’il veut la sauver, il veut qu’elle vive et il n’est pas certain qu’elle soit à la hauteur de Tragor pour combattre, même avec son pouvoir. Mais d’ailleurs, Tragor a également un don ! Pourtant aucun n’a réussi à savoir quel il est. Alex a peur. Son cœur bat irrégulièrement et particulièrement vite. Il a l’impression d’être pris d’une espèce de fièvre qui lui rend la vision floue et les jambes molles.
Il trébuche, ses pieds sont pris dans des ronces. Il se débat pour s’en libérer, mais elles persistent, elles s’accrochent, l’esquivent, remontent et s’enroulent plus haut, tant et si bien qu’il se trouve ficelé. Vivantes, elles sont vivantes ! Il n’avait jamais vu ou imaginé ça.
Il se rappelle le couteau dans sa poche, se contorsionne, réussit à s’en saisir et commence à couper les branches. Par bonheur elles ne repoussent pas comme pour ces monstres à plusieurs têtes que l’on voit dans les films. Elles ne sont pas très agressives non plus au final, ni virulentes, et une fois coupées, elles deviennent même inoffensive. Comme si de rien n’était.
Subitement, il comprend : le voilà le don de Tragor, il manipule les plantes ! Pour un elfe des bois, est-ce si surprenant ? Alex ne s’aventure pas à répondre, mais sourit avec regret. Il n’a même pas songé à le demander à Eliné, elle doit bien le savoir, elle.
Se souvenant de la situation, il se lève d’un bond et recommence à courir dans la direction où il entend déjà des cris. Cette fois ses pas sont plus souples et il prend mieux appui sur le sol, sa course est bien plus vive.
Quand il arrive sur les lieux, une trouée au milieu de quelques arbres, Eliné est déjà blessée au bras gauche par une flèche et le second bras, qui tient son arbalète, est prisonnier d’une plante grimpante.
Lily, Eugénie et Gauvain se sont écartés sur le côté, à l’abri des arbres. Tragor est à quelques pas de lui, droit, dans une position de vainqueur, un sourire moqueur aux lèvres.
Alex frisonne. Les deux elfes restent immobiles. Tragor aurait-il déjà gagné ? Eliné abandonnerait-elle aussi vite ? Non, impossible. Il doit se passer autre chose. Il s’approche doucement de l’elfe noire, enfin aussi doucement qu’il le peut avec sa terrible envie de se jeter sur elle. Elle a mal mais elle sourit aussi. Alex voit alors ses yeux dorés pétillants, il comprend. Elle utilise son pouvoir essaie de lutter.
Comment l’aider ? Sa blessure doit l’affaiblir, il faudrait qu’il distraie Tragor.
Il voit l’arbalète. Il fouille dans ses souvenirs afin de se remémorer les quelques leçons que ses parents l’avaient forcé à suivre sur ce genre d’armes. Sa maladresse avait fait passer l’envie à quiconque de lui mettre de tels objets dans les mains. Peu importe ici, le but est de faire diversion, et une simple flèche lancée dans la direction de l’elfe des bois devrait suffire à ce qu’il se sente menacé.
Il regarde Tragor, puis Eliné, puis ses amis, puis à nouveau Eliné. Sa vision est de plus en plus trouble. Il transpire et halète. Faisant fi de son malaise, il s’élance vers le bras entravé de celle qu’il veut protéger. L’effet de surprise lui permet de gagner un peu de temps sur la réaction de Tragor, mais laisse aussi Alex pantois quand il réalise que l’arbalète est elle aussi entravée ! Quel idiot ! Sa bêtise et sa colère le paralyse. Il regarde Eliné avec tout le désespoir qui l’emporte et entend le rire étourdissant qui s’élève du côté de son adversaire.
« Tu fais vraiment pitié, lui lance-t-il. Tu croyais quoi ? Que tu pourrais me devancer ?
- Lève-toi de là, lui intime Gauvain, cette elfe a attaqué Lily. »
Alex n’arrive ni à bouger ni à parler. Il tremble de colère. Sa lèvre dévoile ses dents et une espèce de grognement sourd s’échappe de sa gorge. Sa poitrine lui fait atrocement mal et la tête lui tourne. Il se sent suffoqué, brulant, il ne fait plus que deviner des silhouettes.
« Bon, tu bouges ? l’appelle à nouveau Tragor. Je ne voudrais pas prendre le risque de te blesser quand même, ironise-t-il. »
Alors là ! Alex sent qu’il peut répondre. La provocation ne lui a jamais fait peur.
« Oh, mais je supposais que tu visais mieux que ça avec ton bel arc.
- Evidemment. Mais elle pourrait se libérer et te pousser à sa place.
- Oh, elle serait bien rapide alors. Bien plus que toi.
- Cesse de me chercher et pousse-toi !
- Ouais, pousse-toi, ajoute Gauvain. Ca sert à rien que tu la protège, ce n’est pas elle qui te rendra heureux ou beau.
- Ha, ha, ha, ça c’est sûr, glousse Tragor.
- Mais qui a dit que je voulais être heureux ou devenir beau ?!, éclate Alex.
- Ben toi, tiens, ricane Gauvain.
- Je voulais être différent pour avoir une chance d’avoir un peu de bonheur un jour ! Qu’y a-t-il de risible à ça ?
- Tu es grotesque, soupire Tragor. Allez, vire de là, maintenant !
- Certainement pas ! »
Lily et Eugénie restent en retrait, silencieuses, elles seules réalisent vraiment ce qui est en train de se produire.
Les poumons d’Alex le brûlent comme jamais et son visage est tant crispé que ses yeux en pleurent. Tous ses membres sont atrocement contractés, d’une rigidité extrême. Une douleur indicible prend possession de ses orbites. Tout son corps lui fait terriblement mal et brusquement la souffrance devient si intense qu’il ne peut retenir le hurlement qui surgit du plus profond de lui. Il hurle comme aucun humain n’aurait hurlé. Parce que ce cri se finit en grognement ; que sa mâchoire s’avance en museau en révélant ses crocs ; que ses membres inférieurs s’alourdissent et l’assouplissent sur les genoux. Et derrière le terrible grondement qui retentit, auquel le tonnerre au loin fait échos, on entend dans l’air plus que l’imperceptible voix d’Eugénie qui souffle :
« C’était donc ça. »
Oui, voilà la réponse. C’était donc ça. Un loup-garou. Alex était un loup-garou échappé, perdu dans l’autre monde. C’est pourquoi son physique était si imparfait. Aucune réalité ne ressemblait à lui-même, sauf celle qui vient de se réveiller, car il est enfin chez lui et il a retrouvé ses marques.
Mais Alex n’a pas le temps d’être stupéfait par sa transformation, car c’est la colère qui l’habite et profitant de ses nouvelles forces et de son extraordinaire vue, il se jette sur Tragor. Malgré la surprise, l’elfe n’a que peu baissé sa garde et sa première flèche réussi déjà à entamer la hanche de l’être nouveau, malhabile et furieux qui se précipite sur lui. La blessure l’a un brin ralenti mais sa détermination n’en a qu’augmenté. Il fonce sur Tragor, dans un enragement total.
Les deux êtres se débattent alors de toutes leurs forces, l’un avec son expérience et sa technique, l’autre avec sa fureur. L’elfe est blessé à la gorge, mais il réussit à repousser le loup-garou. Les coups jaillissent de tous les côtés, accompagnés des grondements d’Alex et des rires nerveux de Tragor.
L’action d’Alex ayant surprise Tragor et l’occupant désormais totalement, l’emprise qu’il avait sur les plantes s’est dissipée et Eliné parvient à se libérer. Aussi ahurie que les autres, elle rejoint les trois compagnons qui se sont sensiblement rapprochés des deux combattants.
Elle dit :
« Il faut faire quelque chose.
- Tu crois vraiment ? demande Lily.
- Bien sûr, il vient de me sauver la vie.
- C’est la sienne qu’il a sauvé. C’est son combat, affirme Eugénie. Il le fait pour toi, mais aussi et surtout pour lui. Pour ce qu’il vient de réaliser qu’il est en vérité.
- C’est ridicule, gémit Gauvain. Quelle histoire tordue !
- Non, continue Lily, ce n’est pas rare que des humains viennent ici chercher leur réalité. N’entre pas dans le Bois qui veut. Il faut qu’ils possèdent une part de fantastique Et ce qui se révèle parfois est plus mystérieux encore que ce qu’ils fuient.
- Mais que va-t-il devenir maintenant ? s’inquiète Eliné.
- Et bien, ce qu’il est, sourit Eugénie, un loup-garou !
- Mais il ne va pas rester ici, je veux dire, dans le Bois ?
- Ce sera à lui d’en décider, mais je doute que désormais il puisse retourner dans l’autre monde… »
Mais la conversation cesse car un gémissement explose. Tragor a planté son couteau dans le flan d’Alex qui bat un moment en retraite, à bout de forces et de lucidité. Tragor en profite alors pour se saisir de son arc, mais le temps qu’il le bande, une flèche l’atteint en plein milieu de la trachée. Elinée a été plus rapide.
L’elfe des bois s’écroule en même temps qu’Alex.
Les compagnons s’approchent alors d’un pas prudent du corps de leur jeune ami. Il a les yeux révulsés et parait éprouver une grande souffrance, mais aussi un profond tourment.
Eliné dégage de la sacoche abandonnée qu’elle trouve au pied d’un des arbres où reposée Lily quelques instants auparavant, des herbes désinfectantes et de quoi faire un pansement. Voulant lui éviter un transport trop mouvementé, elle prend le temps de confectionner une civière de fortune qu’elle atèle au dos de la licorne. Le convoi qui prend la route ressemble de la sorte à un cortège mortuaire.
Ils prennent soin aussi de donner une sépulture à Tragor qui n’en mérite tout de même pas moins.
Durant le trajet, Alex perd connaissance à plusieurs reprises et se s’enfonce dans ses délires.
Ils arrivent chez Actos au crépuscule.
Alex dort pendant plusieurs jours. Chacun se relaie à son chevet, même Eliné est restée avec eux.
Son combat, sa blessure profonde, mais surtout sa transformation, l’ont énormément affaibli. Cependant, son corps avait en lui de plus puissantes capacités de survie déjà, de part sa vraie nature, il vivra donc.
Quand il ouvre les yeux pour la première fois après de longues heures d’immersions dans les abimes infernales, ce sont les pépites scintillantes de l’elfe noire qu’il voit.
Inconsciemment, il inspire profondément afin de s’imprégner de son parfum épicé, un peu pour vérifier qu’elle est bien là, mais surtout par plaisir.
Alors un sourire apaisé se dessine sur son visage transformé. Il a l’impression de se réveiller d’un long cauchemar, comme on dit.
Il ne s’est jamais senti aussi bien dans sa peau !
0h00. Minuit. Dans le Bois, une chose extraordinaire est arrivée.
FIN
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