 totbung 
Inscrit le : 06 jan 2006 Messages : 450 Localisation : dans les trains... | Posté le 06-11-2010 à 16:46:34 Merci, un gros pavé pour la suite !
Quelques jours plus tard, on a bien monté, on vient d’arriver à la grotte où je me suis cachée avec Catrina pour laisser passer la tempête. Sur le tout petit plateau où le pilote avait réussi à poser l’hélico, les barbus sortent le casse-croûte. Je sors précautionneusement le torchon contenant le magret et en découpe plusieurs tranches. Reconnaissant le torchon, Shawn me sourit et propose de faire passer les tranches à la ronde.
Arrivé au niveau d’Esperanza, elle regarde la viande d’un air étonné et sort un couteau pour en ôter le gras. Sentant le regard appuyé de tous sur elle, elle relève les yeux et demande : « Qu’est-ce qu’il y a ? Le gras, c’est très mauvais pour les artères. » Shawn et moi, on se regarde et on explose de rire, entraînant des sourires parmi les barbus. Je m’avance vers elle et lui prend son gras, puis je lance à la cantonnade : « Qui en veut ? » Je découpe le morceau entre Shawn, un barbu (je crois qu’il s’appelle Eric) et moi.
Se sentant un peu perdue, Esperanza s’approche de moi et demande : « Qu’est-ce que j’ai fait qui soit si drôle ?
- Ben, ici, le gras est brûlé super vite vu comment on doit résister au froid, alors les artères, on s’en fiche un peu. » Ma voix est calme, Shawn et moi on échange un clin d’œil. Je ne peux m’empêcher d’ajouter gentiment : « Tu sais, c’est un peu comme quand tu as voulu emporter ton sèche-cheveux, ici, ce qui est inutile, on le laisse dans la vallée. Tu es sûre que tu ne veux pas essayer ? » Je redécoupe une tranche à tout le monde et fais passer.
Esperanza jauge son morceau pendant une bonne minute avant de se lancer. Elle mâchonne et s’exclame : « C’est drôlement bon ! Je peux en ravoir ? » Nouvel éclat de rire dans le groupe. Je la regarde et ajoute : « Tu sais, cela a bien plu à ta maman aussi. » Elle me regarde avec étonnement et je rougis. Euh, non, je n’ai pas forcément envie de raconter comment j’ai fait pour la faire manger. Là, c’est mon tour d’être regardée par tout le monde et je m’exclame, mal à l’aise : « Eh, y avait pas d’autre choix, elle n’arrivait pas à manger toute seule au début. »
A mon grand étonnement, les barbus et Shawn approuvent et me sourient, me soutiennent sans demander de détails. Je crois que ces quelques jours de montée nous ont permis de mieux nous comprendre. Le regard d’Esperanza va de l’un à l’autre, cherchant une explication. Eric se penche alors à son oreille et lui explique. La jeune femme laisse échapper une exclamation de surprise. Le jeune barbu a l’air ravi de son effet et je le menace du doigt : « Fais gaffe à ce que tu lui dis, toi. » Il me sourit gentiment et je sens qu’il ne cherche pas à faire du mal.
Je me détends et regarde Shawn revenir de la grotte. Il me tend un téléphone gps, celui que m’avaient offert mes parents et explique : « Il marche encore. » Je regarde le vieux téléphone jaune, il a pris des coups, avec la longue descente et les deux ou trois fois où je suis tombée avec Catrina. Mais grâce à lui, j’ai pu contacter Shawn, c’est lui qui s’est chargé ensuite d’appeler l’hélico et d’alerter les secours. Je le fixe à ma ceinture, à côté du nouveau. Shawn me murmure à l’oreille : « Je comprends mieux pourquoi je n’arrivais pas à t’appeler. » Je le regarde avec étonnement, son regard pétille. Je crois qu’il va falloir que je lui demande des explications, là.
Esperanza ne m’en laisse pas le temps, elle vient à côté de moi et demande à ce que je lui fasse visiter la grotte. On y va toutes les deux pendant que les autres dressent le camp. Je la laisse passer dans l’étroite entrée, et je la vois allumer une lampe de poche. Elle me demande de lui raconter. Alors je lui désigne un creux dans la roche et un petit tas de cendres et j’explique : « On s’est planqué là avec Catrina, avec la tempête, l’hélico ne pouvait pas venir nous chercher, alors continuer à descendre, cela aurait été débile. On s’est arrêté là et je nous ai fait à manger. Vu qu’on était à l’abri du vent, on a pu parler un peu. Ce n’était pas facile, je n’avais jamais appris l’italien. »
Instinctivement, je retrouve ma place près du feu, et je regarde le creux où Catrina dormait. Ma voix tremble un peu mais je me force à continuer : « Elle était allongée là, on se relayait pour dormir. Dans le froid, il faut toujours faire gaffe si on ne veut pas mourir de froid. On se réveillait alternativement et je nous faisais chauffer de l’eau. Au départ, y avait un peu de thé, mais il ne nous restait pas assez pour tenir les trois jours. Il était de plus en plus clair, mais on faisait semblant, il fallait tenir. »
Je regarde alors Esperanza et sourit : « C’est là qu’elle m’a montré ta photo, elle m’a expliqué des tas de trucs sur toi, je n’ai pas tout compris, mais j’ai essayé de lui parler moi aussi, de ma famille entre autres. On ne se comprenait pas toujours, mais on s’en fichait un peu, c’était agréable de s’entendre parler l’une l’autre. »
Repartant dans mes souvenirs, je fixe la paroi en face de moi sans la voir et je continue mon récit, un peu en mode automatique : « J’étais vraiment crevée, tu sais, cela avait été dur de descendre avec elle sur le dos. Elle a veillé sur moi, me réveillant toutes les deux heures, pour que je me repose et que j’arrive à me lever. Toutes les deux heures, j’appelais Shawn avec le téléphone, je lui demandais des nouvelles. Il me demandait de tenir bon, que dès que la tempête se lèverait, l’hélico décollerait. On savait tous les deux qu’il y avait quelques jours à tenir. Grâce au gps, je savais qu’on était au bon endroit, à la bonne altitude. Je lui avais donné les coordonnées, il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre, c’était dur de voir qu’on n’avait plus rien à manger, mais qu’il fallait tenir. »
Ma voix se casse. Je racle ma gorge, c’est difficile à sortir mais j’en ai besoin : « En fait, le plus difficile, ce n’était pas vraiment le froid, la faim. C’était surtout de voir Catrina devenir de plus en plus blanche. Je ne savais pas ce qu’il se passait, je sentais qu’elle n’allait pas bien, qu’elle faisait semblant pour ne pas m’inquiéter. Au moins, elle n’avait plus les délires qu’elle avait au début de la descente. Mais elle avait vraiment du mal à manger, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour l’aider. »
Mes yeux deviennent humides, et Esperanza me prend la main. Je souris et continue : « J’ai vraiment cru qu’on était sauvées ce matin-là. Normalement, c’est Catrina qui aurait du me réveiller, mais c’est le bruit de l’hélico qui m’a réveillé. Je suis sortie aussi vite que j’ai pu avec la neige qui s’était accumulée, j’ai allumé mon feu de détresse. L’hélico a réussi à se poser, et j’ai été récupérer Catrina, elle avait l’air aussi soulagé que moi. » Ma voix craque au moment où je murmure : « La suite, tu la connais. Nom de Dieu, pourquoi elle est morte ? On était sauvées… »
Esperanza me prend dans ses bras et je me laisse faire. Puis elle s’accroupit devant moi et me tend un mouchoir, puis elle commence à parler : « C’est une chose que tu ne m’as jamais demandé, Nathalie, mais je crois que tu as besoin de savoir. Ma mère avait un problème au cœur, héréditaire. C’est pour ça qu’elle et Papa m’ont adopté, ils préféraient que leurs enfants ne naissent pas avec le même problème. Les médecins ont prédit à ma mère qu’elle allait mourir jeune, et qu’elle n’aurait sans doute jamais le temps de faire quoi que ce soit de sa vie. »
La jeune femme me regarde, je suis pendue à ses lèvres, et elle me sourit, un doux sourire très triste. Elle continue alors : « Ma mère a décidé qu’elle n’allait pas laisser une maladie lui pourrir la vie alors, elle s’est mise à vivre comme une acharnée, à vivre pour n’avoir aucun regret. Mon père était alpiniste, et il a organisé la montée du Mont Blanc pour des gens souffrants du même genre de maladie que ma mère, ils sont tombés amoureux l’un de l’autre. Le mont Blanc ne leur a pas suffit et ils ont continué à escalader toutes sortes de sommet. Et comme mes parents voulaient avoir une famille, ils m’ont adoptée. »
Esperanza se tourne vers le coin où j’avais installé Catrina et murmure tristement : « Je me souviens un jour avoir parlé à ma mère, c’était après la mort de mon Grand-Père. Elle me disait que sa plus grande peur était de mourir seule. C’est pour ça que je cherchais l’autre jour qui avait été assez gentil pour l’accompagner dans ses derniers moments. Merci Nathalie d’avoir été là pour elle. » Je la regarde et je m’apprête à sortir une banalité. Mais je me retiens à temps. Je mets ma main sur son épaule et la serre gentiment. Je lui dis : « Merci à toi de m’avoir raconté ça. »
Ainsi, Catrina avait un problème de cœur. J’entends déjà certains me dire que j’avais donc fait tout ça pour rien. Mais quelque part, je sais que non, parce qu’elle avait peur, qu’elle avait besoin de moi et que j’ai fait le bon choix de l’aider à redescendre. Je ne pouvais pas savoir pour son problème de cœur, alors de toute façon, cela n’était pas la question. Et puis, on ne laisse pas un enfant seul dans le noir. Je n’avais pas voulu, je ne veux pas et je ne voudrai pas laisser Catrina seule face à cette mort lente. Je ne dois donc pas m’en vouloir, j’ai fait ce qui me semblait juste. Alors tant pis si les autres pensent que c’était de la folie ou que cela ne servait à rien.
Tout doucement, on regagne le camp et on s’assoit à côté des alpinistes. Le repas est super bon, Shawn sort une petite flûte et nous joue quelques airs. Dans le ciel, des étoiles parsèment la voûte céleste.
Suite à venir
Message édité par totbung le 06-11-2010 à 16:47 |